Voyance, massages et intimidations… Les extravagantes affaires de l’ex-dircab’ de Louis Aliot à Perpignan
L’ancien bras droit du maire de Perpignan est cité dans une plainte pour escroquerie en bande organisée, déposée par un entrepreneur de la ville qui estime avoir été victime de « racket » et de « manipulation ». Le tout sur fond de services rendus, de jeux d’influence et de prétendus talents de médium.
25 juillet 2025 à 13h117
PerpignanPerpignan (Pyrénées-Orientales).– Quand le directeur de cabinet de Louis Aliot a été remercié sans préavis, en août 2022, le tout-Perpignan a bruissé de rumeurs sans jamais réussir à démêler le vrai du faux. Trois ans plus tard, Mediapart a le fin mot de l’histoire. Cité dans une plainte contre X pour escroquerie en bande organisée, Stéphane Babey a été licencié pour « rupture du lien de confiance » après qu’un certain Chukri Abi-Nader a dénoncé ses agissements auprès du maire Rassemblement national (RN).
Dans ce dossier, adressé au procureur de la République de Perpignan dès 2022, avant d’être reformulé auprès d’une juge d’instruction il y a quelques semaines, le plaignant décrit par le menu un an de « racket » et de « manipulation ».
L’histoire avait pourtant bien commencé. Les deux hommes se rencontrent pour la première fois courant 2021, sur la terrasse d’un restaurant. Le coup de cœur est immédiat. Souvent désigné comme un « milliardaire d’origine palestinienne », Chukri Abi-Nader est un investisseur important, ayant fait fortune dans les logiciels de ressources humaines. Stéphane Babey, lui, est le puissant directeur de cabinet de Louis Aliot, qui lui a quasiment donné les pleins pouvoirs dans la ville, au point d’irriter une partie de l’entourage du maire.

Une analyse « qui ne correspond pas à la réalité », se défend le maire de Perpignan auprès de Mediapart, malgré le ressenti de nombreux élus locaux. « Stéphane [Babey] était tyrannique », rétorque un ancien conseiller municipal. « Ici, tout le monde disait qu’il avait marabouté le maire », abonde une autre source en interne.
L’été de leur rencontre, Chukri Abi-Nader est malade, ce que devine Stéphane Babey après une simple poignée de main. Le 12 août 2021, juste avant leur premier déjeuner en tête-à-tête, le directeur de cabinet révèle à l’entrepreneur ses talents de médium et lui propose un « massage énergétique ». Car en plus d’épauler le maire RN, l’intéressé affirme pouvoir retrouver les disparu·es, communiquer avec les personnes dans le coma, identifier les auteurs de crimes, traiter les addictions, ou encore soulager les patients en chimiothérapie… Une liste impressionnante qu’il énumère dans un document « strictement confidentiel », que Mediapart a pu consulter.
En un rien de temps, la relation entre les deux hommes devient fusionnelle : « Je pense sincèrement qu’une belle amitié est en train de naître entre nous », écrit Stéphane Babey à Chukri Abi-Nader cinq jours après leur rencontre, avant de lui dédicacer un recueil de poèmes dont il est l’auteur.
Repas et travaux gratuits
À ce moment-là, l’entrepreneur a aussi quelques problèmes professionnels. La plupart des onze fonds de commerce qu’il possède dans la rue de la Cloche-d’Or, où il envisage de créer une « artère gourmande », font l’objet d’arrêtés de péril. Ses chantiers sont au point mort et ses demandes de permis sont retoqués par l’urbanisme. Pour aider son nouvel ami, qui dit perdre près de 15 000 euros par mois, Stéphane Babey assure qu’il va se démener.

En septembre 2021, le directeur de cabinet affirme ainsi à son ami avoir parlé de ses dossiers aux services de la ville, mais aussi à l’architecte des bâtiments de France. « Tout est réglé. Tu n’auras plus de problème avec lui », lui écrit-il dans des échanges WhatsApp que Mediapart a pu consulter (lire notre boîte noire). Au sein des services de la municipalité, une personne confirme : « Un jour il m’a dit : “Si c’est Abi-Nader, tu facilites.” » Contacté par Mediapart, Stéphane Babey n’a pas répondu à nos sollicitations.
À la même époque, le directeur de cabinet de Louis Aliot déjeune régulièrement au Mess, un célèbre restaurant perpignanais dont le fonds de commerce appartient à Chukri Abi-Nader. Il ne règle jamais l’addition, selon le plaignant, qui raconte aussi avoir pris en charge le déménagement et les travaux de la nouvelle maison acquise par le bras droit du maire, l’hiver suivant leur rencontre.
« Pour être honnête, dès le début je me suis rendu compte que j’avais affaire à un mec qui avait du pouvoir et que je devais rester prudent pour éviter qu’il ne m’emmerde dans mes affaires », explique l’entrepreneur pour justifier l’ensemble des services rendus.
Peut-on monter une boîte […] dans laquelle je n’apparais pas tant que je suis en fonction ?
Message de Stéphane Babey à Chukri Abi-Nader
Malgré les promesses de son « ami », les projets de Chukri Abi-Nader s’enlisent. Pourtant, les demandes de Stéphane Babey, elles, se multiplient. Et la relation entre les deux hommes prend un tour de plus en plus ambigu. Selon l’entrepreneur, le plus proche collaborateur du maire de Perpignan aurait ainsi montré un appétit certain pour les affaires, imaginant un temps monter un cabinet de voyance, avant d’annoncer vouloir se lancer dans une obscure activité d’audit.
« Peut-on monter une boîte qui s’appellerait “Influence Stratégies Consulting”, référencée sur Paris et dans laquelle je n’apparais pas tant que je suis en fonction ? On peut gagner pas mal de marchés. Il faut un nom inconnu », écrit-il à Chukri Abi-Nader le 1er février 2022. Dès le lendemain, il relance : « As-tu commencé à regarder ? J’aurais aussi besoin d’un téléphone sécurisé. Tu peux m’indiquer là-dessus ? », questionne-t-il, avant de le presser de nouveau cinq jours plus tard.

Entre janvier et avril 2022, Stéphane Babey réclame aussi des factures, qu’il dit vouloir remettre « en main propre » à deux clients, pour des projets liés, selon ses dires, à une étude sur les transports en Occitanie et une enquête territoriale à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). Chukri Abi-Nader, qui s’exécute par l’intermédiaire d’une société dormante, affirme que seule la première facture lui sera vraiment réglée. Pour les autres, il affirme avoir avancé l’argent en liquide au directeur de cabinet, sans obtenir de remboursement. Il estime le préjudice à plus de 10 000 euros. Questionné sur ce point précis, Stéphane Babey n’a pas répondu.
Message menaçant
Le bras droit de Louis Aliot se greffe également à un projet d’hôtel porté par l’entrepreneur sur la Côte Vermeille catalane. « Parlons clairement des conditions salariales de Collioure et en avant », lui lance-t-il. Le 21 mai 2022, Chukri Abi-Nader lui fait miroiter un salaire de 7 000 euros net, « plus un intéressement sur le [chiffres d’affaires] pour atteindre 10 000 maxi par mois ». Après-coup, il affirme avoir raconté n’importe quoi, le temps de régler ses propres problèmes.
Pour les régler, justement, Chukri Abi-Nader envisage de revendre ses fonds de commerce de la Cloche-d’Or à un consortium de sociétés représentées par un agent d’artistes et d’influenceurs. Dans un message menaçant, Stéphane Babey le prévient : « J’espère qu’il gère pas Nasdas, sinon ce sera la guerre avec lui. » Nasdas, c’est un influenceur star de Snapchat, enfant du quartier Saint-Jacques, que Louis Aliot considère comme un opposant politique.
Nasdas ambitionne de créer dans la rue une « Naszone », composée d’enseignes de street food et de boutiques dédiées à l’accueil de ses fans. Une aubaine pour Chukri Abi-Nader, qui perd beaucoup d’argent avec ces fonds de commerce. Alors pour tenter de convaincre Louis Aliot et son directeur de cabinet, il détaille le projet comme si c’était le sien, et adresse de longs mails au maire, à son directeur général des services (DGS) et à l’adjoint au commerce. Par l’entremise de Stéphane Babey, il propose même une rencontre avec l’équipe de l’influenceur… en vain.
Après des mois de laisser-faire, le maire finit par licencier son collaborateur et saisit le procureur.
Pourtant, le 22 juin 2022, Louis Aliot fait mine de tomber des nues en plein conseil municipal, assurant avoir découvert le projet le matin même. « Ainsi [Chukri Abi-Nader] envisage de vendre ses fonds de commerce à des sociétés qui ont en commun de faire de la restauration halale. […] Ce dossier est aussi, que nous le voulions ou pas, un sujet d’identité locale », lance-t-il, avant de déclencher la préemption le mois suivant.
Une décision annulée le 8 juillet par le tribunal administratif de Perpignan, qui a estimé qu’elle n’avait pas été assez motivée. Le maire a annoncé faire appel de cette décision.
Estimant avoir été roulé dans la farine, Chukri Abi-Nader finit par tout rapporter à Louis Aliot fin juillet 2022, dans un long message que Mediapart a pu consulter. Le déménagement, les « fausses factures » avancées en liquide, les travaux gratuits, les repas à l’œil… Face aux accusations de l’entrepreneur, le maire finit par licencier son collaborateur et saisit le procureur le 22 août de la même année, après des mois de laisser-faire.
« Ces accusations n’ont été connues au sein de la municipalité qu’à partir du moment où M. Abi-Nader les a directement adressées à la ville », assure aujourd’hui Louis Aliot, précisant que le procureur de Perpignan a classé le dossier sans suite courant 2024 – contacté, le parquet n’a pas répondu à nos sollicitations.
Adressée à une juge d’instruction de Perpignan, la nouvelle plainte de Chukri Abi-Nader n’a pas encore été traitée. Stéphane Babey, lui, s’est reconverti sous pseudo dans la voyance et l’hypnose. À plein temps.